Essai #00

Le parcours d’Arata et Far Side of the Constraint

Bonjour à tous, je m’appelle Arata Hoshino. Permettez-moi de vous raconter un peu ma vie, et comment j’en suis venu à écrire Far Side of the Constraint, une thèse de la longueur d’un livre, qui pense l’avenir à l’échelle de la civilisation.

Dans la bibliothèque de Yale, novembre 2025. À gauche, l’auteur ; à droite, Kei Irizawa.
Dans la bibliothèque de Yale, novembre 2025. À gauche, l’auteur ; à droite, Kei Irizawa.

2017 : tout est conversion d’énergie

L’idée m’est venue en deuxième année d’études de génie mécanique, à l’université Waseda, à Tokyo. C’était vers 2017, j’avais dix-neuf ans. Waseda proposait alors une mineure en entrepreneuriat, retenue dans un programme du ministère japonais de l’Éducation. Un jour, un associé de Scrum Ventures est venu donner une conférence à l’université, et j’ai bu ses paroles. Plus tard, à partir de juillet 2020, je ferais d’ailleurs un stage dans sa société. Il a parlé des dernières tendances technologiques de la Silicon Valley, mais ce qui a retenu mon attention, c’est sa vision d’ensemble de la civilisation. Pour situer la technologie d’aujourd’hui, il nous a fait remonter le cours de l’histoire. Il a évoqué l’invention de l’écriture, le télégraphe, la machine à vapeur et le réseau ferroviaire, ce que chaque révolution industrielle avait apporté et la manière dont elle s’était produite. Puis il a abordé la direction que prenait l’avenir. J’étais captivé.

Ensuite, je me suis passionné pour Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial Terre de Buckminster Fuller et De l’inégalité parmi les sociétés de Jared Diamond, et je me suis plongé dans les STS, les études sur les sciences et les techniques. Ce qui me fascinait le plus, à dix-neuf ans, c’était l’idée que tout ce qui m’entourait résultait d’une conversion d’énergie. En marchant dans la ville, je voyais que le réseau de transport et les moteurs à combustion transformaient l’énergie en mouvement, que la chaleur des climatiseurs venait d’une conversion d’énergie, et que la production alimentaire transformait la lumière du soleil en matière organique. Que tout se ramène, au bout du compte, à une conversion d’énergie m’absorbait entièrement. J’ai donc commencé à consigner mes réflexions dans des notes.

Ces notes se démarquaient du débat sur le développement durable, alors dominant. Ce qui m’intéressait, tout simplement, c’était la conversion d’énergie en elle-même, et je soutenais que les applications situées au bout de cette conversion pouvaient devenir bien plus remarquables qu’elles ne l’étaient. Pourquoi, par exemple, les réseaux sociaux avaient-ils fait de tels progrès, alors que la durée des vols, censée illustrer ce que la conversion d’énergie a de plus efficace, n’avait pas raccourci du tout ? Notre civilisation investissait presque exclusivement dans le numérique (nous étions en 2017) ; pourquoi ne pas investir davantage du côté de l’énergie, du côté physique ? Des systèmes de transport plus efficaces, la robotique comme lieu où aboutit l’énergie convertie : voilà ce à quoi j’ai commencé à réfléchir.

2018 : les fins et les moyens

À la fin des années 2010, Waseda comptait parmi les grands centres mondiaux de recherche sur les robots humanoïdes, et mon département réunissait de nombreux chercheurs renommés. Je me demandais pourtant pourquoi une machine devait prendre forme humaine pour atteindre un objectif, et cette inversion des fins et des moyens me troublait profondément. Les magazines de science-fiction des années 1980 imaginaient des robots qui feraient nos courses ; au bout du compte, Amazon ne les a-t-il pas remplacés ? Si loin qu’ait progressé l’aviation, quand le but d’un voyage est une réunion d’affaires, n’est-ce pas finalement la visioconférence qui l’a emporté ? Nous avions autrefois d’innombrables machines (calculatrices, horloges, minuteurs, balances), et partout où un logiciel pouvait faire le travail, un seul smartphone les a remplacées. N’est-ce pas ainsi que l’on a répondu à une foule de besoins ?

De là, vers 2018, j’avais dressé la liste de ce qui ne pourrait jamais être remplacé : les turbines qui produisent l’électricité, la conversion de la chaleur, la production alimentaire et le transport des marchandises. Mon intérêt s’est porté sur ces domaines. Au moment de choisir un laboratoire, en 2018, j’ai rejoint une équipe de thermodynamique et de génie énergétique, où j’ai travaillé sur la mobilité urbaine et les transports.

2020 : concevoir le médium

Diplômé de Waseda en 2020, j’étais toujours convaincu que, de quelque côté que l’on prenne la question, les fins comptaient davantage que les moyens. Je suis donc entré à la Graduate School of Media Design de l’université Keio, qui s’attache à concevoir les moyens, les médias, permettant d’atteindre ces fins, et je me suis consacré à la recherche en design de services. Ici, «  média  » n’a rien à voir avec les médias de masse. J’y ai beaucoup appris et j’en suis arrivé à une conclusion : il faut recourir au génie mécanique, aux machines et à la conversion d’énergie lorsqu’ils sont le meilleur moyen d’apporter une valeur finale. J’ai aussi étudié la logique dominante du service (service-dominant logic), et son idée de déplacer le centre de gravité de la valeur monétaire vers la valeur d’usage m’a profondément séduit ; elle renverse la perspective de l’économie traditionnelle depuis Adam Smith.

2023 : ce qui façonne nos choix

En 2023, après avoir obtenu mon CEMS MIM à HEC Paris et à la National University of Singapore, j’ai commencé à travailler à Singapour, et j’ai pris conscience d’une chose. Les choix que nous jugeons rationnels pourraient en réalité être façonnés par les conditions qui nous sont faites. En me voyant passer du Japon à la Californie, puis à la France, puis à Singapour, les gens de la génération de mes parents me demandent, mi-incrédules, pourquoi je change sans cesse de pays, comme un aventurier. Notre génération a peut-être un revenu disponible inférieur à celui de nos parents, mais nous sommes nettement plus mobiles, dans nos carrières comme dans nos lieux de vie. N’est-ce pas parce que la technologie a créé les conditions qui nous permettent de penser ainsi, plutôt que parce que nos valeurs ont changé ? À mesure que les contraintes tombent une à une, le simple fait de penser ainsi devient possible, et c’est peut-être pour cela que nos valeurs elles-mêmes changent.

Je le ressens vivement en écrivant ces lignes, en octobre 2026. Plutôt que de nous voir comme des gens dont l’IA prend le travail, nous pourrions nous voir comme la première génération de l’histoire de l’humanité autorisée à penser en entrepreneurs et à éprouver de l’aversion pour la culture des entreprises qui l’emploient. À mesure que le travail devient moins intensif en main-d’œuvre et que l’IA élargit ce que nous pouvons faire seuls, même le modèle du salariat est déjà en train de changer. Peut-être l’avons-nous senti sans en avoir conscience, et choisissons-nous d’agir rationnellement en conséquence. Les gens s’investissent à fond dans leurs projets personnels, avec ou sans IA, tandis qu’au travail ils s’appuient sur des outils d’IA pour en faire le minimum, automatisent tout ce qu’ils peuvent et se font discrets. Cette tendance explique peut-être la «  démission silencieuse  », le quiet quitting.

Voilà comment je suis arrivé à la question démographique. C’était en 2023. On entend souvent dire que si l’on fait moins d’enfants, c’est parce que les valeurs et les carrières ont changé. Mais cette explication pourrait elle-même découler de la baisse des revenus des ménages, qui ne laisse guère d’autre choix aux gens que de se tourner vers leur carrière. Autrement dit, le piège malthusien n’a peut-être jamais disparu. Si l’ancien piège malthusien avait pour goulet d’étranglement la production alimentaire, sa version actuelle freine la croissance parce que les pays développés ne parviennent plus à mener de grands projets d’infrastructure comme ceux que l’Empire britannique a multipliés. Peut-être y a-t-il une seule cause derrière tout cela. Ce qui détermine le plus le coût des grands projets d’infrastructure, c’est la combinaison de deux formes d’optimisme : jusqu’où l’on peut compter sur une énergie presque illimitée et presque gratuite, et jusqu’où l’on peut compter sur une main-d’œuvre disponible aux mêmes conditions. Ajoutez-y une juste répartition des richesses, et notre civilisation pourrait renaître. Au cours des dernières décennies, nous avons peut-être choisi sans le savoir un état de choses qui sape tout cela.

2024 : l’installation aux Émirats

C’est dans cet esprit que je me suis installé en 2024 aux Émirats arabes unis, le pays qui réunit aujourd’hui ces éléments plus qu’aucune autre société. Pendant les deux années suivantes, j’allais conseiller les ministères émiratis en stratégie économique, au sein d’un cabinet spécialisé dans les politiques publiques et l’économie de l’IA, issu des milieux de Harvard et de l’OCDE.

2025 : un premier jet à Yale

J’ai décidé de rassembler l’énorme masse de notes accumulées en huit ou neuf ans, depuis 2017, et de les publier. La première personne que j’ai consultée a été Kei Irizawa, mon meilleur ami depuis le collège, aujourd’hui doctorant en économie à Yale. Il est comme un frère pour moi ; en 2012, nous étions dans la même classe au collège-lycée Kaijo (Kaijo Junior & High School), à Shinjuku, à Tokyo, et il est resté mon modèle depuis lors. Même lorsqu’il était à l’université de Chicago, où il faisait de la recherche avec un ancien gouverneur de la banque centrale indienne, nous débattions de tout au téléphone. Lui aussi s’intéressait à la capacité d’une civilisation à bâtir.

Tout a commencé par un coup de téléphone entre nous deux, en septembre 2025. Nous avons ensuite discuté de la forme à donner au projet. J’ai rédigé les notes dont est né Far Side of the Constraint, puis, de novembre à décembre 2025, j’ai rendu visite à Kei à Yale, à New Haven, dans le Connecticut. Nous avons échangé des idées et débattu dans le bâtiment de son département, et j’ai retravaillé le texte à la bibliothèque jusqu’à achever un premier jet. Ce texte est devenu la matrice de Far Side of the Constraint. Je lui en suis profondément reconnaissant. Les photos de cet essai nous montrent dans le Connecticut.

Dans l’Amtrak, entre Boston et New Haven.
Dans l’Amtrak, entre Boston et New Haven.

2026 : tout réunir dans Far Side of the Constraint

En juin 2026, j’ai décidé de quitter mon emploi à plein temps aux Émirats, et ma période de préavis a commencé. Pendant ces mois-là, j’ai achevé la thèse de 140 pages et sa note de synthèse de 20 pages.

La question que je me suis posée pour la première fois à dix-neuf ans est devenue un seul et même raisonnement : la stagnation des économies, l’effondrement de la natalité et une richesse qui ne parvient plus aux ménages pourraient tous provenir d’une même contrainte, notre capacité déclinante à construire à grande échelle. Les dix essais qui suivent déroulent ce raisonnement pas à pas, chacun construit autour d’un seul graphique.

Voyez ce projet comme une grande aventure collective dont vous, lecteurs, faites partie, et réfléchissons-y ensemble. Écrivez-moi : je serai très heureux de vous lire.

Mon adresse e-mail est arata.h.hoshino@gmail.com, et vous me trouverez sur LinkedIn à l’adresse https://www.linkedin.com/in/arata-hoshino/.

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